Girolamo MUZIANO
(Brescia, 1532 - Rome, 1592)
Étude pour La Prédication de saint Jérôme
Vers 1582
Sanguine
40,8 x 28,6 cm
Cadre italien a cassetta
Notice de l'œuvre
Provenance :
- Everhard Jabach (1618-1695), son paraphe (L. 2959) au dos du montage
- Dernièrement, collection particulière, Bourgogne
Nous remercions chaleureusement la professeure Patrizia Tosini d’avoir confirmé le caractère autographe de la présente feuille (communication écrite du 19/03/2025).
Un dessin inédit pour une commande papale
Totalement inédite, la présente feuille est une étude préparatoire au grand tableau de La Prédication de saint Jérôme (ill. 1). Commandé le 29 mars 1582 par le pape Grégoire XIII, la toile a été exécutée avec son pendant, La Messe de saint Basile, pour orner les autels latéraux de la chapelle Grégorienne de Saint-Pierre de Rome. Girolamo Muziano, artiste favori du souverain pontife(1), est alors responsable de la décoration de la chapelle papale, « un des plus importants complexes artistiques de la seconde moitié du XVIe siècle(2) ». Il travaille sur ce chantier colossal de 1578 jusqu’au décès du pape en 1585. Les deux tableaux restent dans l’atelier de Muziano jusqu’à sa mort(3) et sont achevés par son assistant Cesare Nebbia (1536-1614), en 1592, avant d’être installés dans la chapelle.

La Prédication de saint Jérôme
550 x 400 cm
Rome, Basilique Santa Maria degli Angeli
En 1733, les deux toiles sont déplacées dans la basilique Santa Maria degli Angeli afin de les remplacer par des mosaïques(4). Si La Messe de saint Basile a aujourd’hui disparu, La Prédication de saint Jérôme est toujours conservée dans la basilique romaine.
En plus de deux sanguines représentant la composition entière du tableau de saint Jérôme (Louvre inv. 5101 et Offices 12810F), nous connaissons, outre le présent dessin, quatre études de la figure du saint ermite : trois conservées au musée du Louvre (inv. 5109, 5112 et 5115) et une à Windsor (RCIN 990440). De tailles similaires et exécutées à la sanguine, ces (dorénavant) cinq études (ill. 2 à 6) comportent toutes des variantes dans les vêtements du cardinal et les plis complexes de son drapé. Le dessin de Windsor et le nôtre sont les plus proches de la figure finale, et comme notre feuille est la seule à figurer la Bible présente dans la toile, il est probable qu’il s’agisse de la dernière version exécutée.

Louvre (inv. 5112)

Louvre (inv. 5115)

Louvre (inv. 5109)

Windsor (RCIN 990440)

Galerie Duponchel
La version du Louvre représentant le saint torse nu (ill. 2) est, quant à elle, très vraisemblablement la plus ancienne. En effet, l’étude préalable de la composition entière (Louvre, inv. 5101) montre, elle aussi, le saint dévêtu et, comme le souligne Patrizia Tosini, Girolamo Muziano a pour habitude d’étudier les corps nus dans ses premières études avant de les habiller dans les œuvres finales, conformément aux austères principes tridentins qu’il s’agit d’affirmer pendant la Contre-Réforme(5).
Une étude puissante et contrastée
Après un apprentissage entre Venise et Padoue dans les ateliers de Domenico Campagnola (1500-1564) et de Lambert Sustris (v. 1515-1584), Girolamo Muziano arrive à Rome en 1550. Très vite, il rencontre un vif succès auprès des commanditaires les plus prestigieux de son temps, au point d’entrer au service du pape Grégoire XIII en 1574. Il s’impose alors comme le peintre romain le plus important de la seconde moitié du Cinquecento, avec les frères Zuccaro (1529-1566 et 1542-1609) et le Cavalier d’Arpin (1568-1640).
Par la puissance de ses volumes et son aspect monolithique, rendu par une sanguine à la fois grasse et minutieuse, le présent dessin témoigne de l’héritage de Sebastiano del Piombo (1485-1547) et Daniele da Volterra (1509-1566), auprès duquel Muziano s’est probablement formé en arrivant à Rome. Il se détache toutefois de ses modèles en adoptant une certaine simplification des formes dans le traitement du visage et des membres du saint, figurés par une sanguine moins appuyée et plus vite appliquée. Ce saisissant contraste entre robustesse et légèreté, méticulosité et rapidité d’exécution, participe à la grande puissance du dessin.
Un dessin de la collection Jabach
Tout comme deux des dessins du Louvre (inv. 5112 et 5115), notre feuille provient de l’ancienne collection d’Everhard Jabach, sans doute le plus grand collectionneur du XVIIe siècle. Financier, proche de Mazarin et directeur de la Compagnie des Indes Orientales, il se fait construire un hôtel dans le centre de Paris, rue Saint-Merri, où il expose son immense collection comptant plus de 100 tableaux et 5 500 dessins. Il acquiert une grande partie de ses œuvres lors de la vente des biens de Charles Ier d'Angleterre qui a lieu entre 1650 et 1653. Grâce à ses moyens colossaux et son œil aiguisé, ses achats y éclipsent ceux des souverains européens. Outre ses tableaux, comptant parmi les plus grands chefs-d’œuvre de la peinture européenne(6), sa collection de dessins(7) est considérée comme la plus importante de son époque et l’une des plus importantes de tous les temps. Dans les périodes suivantes, seuls Crozat, Mariette, Lawrence et Albert de Saxe-Teschen peuvent prétendre au même rang que lui.

Portrait d’Everhard Jabach
Saint Pétersbourg, musée de l’Ermitage
Suite à des problèmes financiers, Jabach est contraint de vendre une grande partie de sa collection à Louis XIV, en 1661-1662 puis en 1671. Ces œuvres entrent alors dans les collections royales et ses dessins constituent ensuite le fonds de l'actuel Cabinet des dessins du musée du Louvre. Il entreprend ensuite la constitution d’une seconde collection qui, si elle n’égale pas la première, compte tout de même 672 tableaux et 4 150 dessins, si l’on en croit l’inventaire établi à son décès.
(1) P. Tosini, Girolamo Muziano 1532-1592. Dalla Maniera alla Natura, Rome, 2008, p. 201
(2) P. Tosini, p. 219
(3) Ils figurent dans son inventaire après décès du 6 mai 1592
(4) La Prédication de saint Jérôme a été remplacée par une copie en mosaïque de La Dernière communion de saint Jérôme du Dominiquin (1581-1641). La Messe de saint Basile devait initialement être remplacée par une copie en mosaïque du tableau, finalement non exécutée. Elle sera finalement remplacée par des mosaïques réalisées d’après une autre version du sujet, peinte en 1743 par Pierre Subleyras (1699-1748). Aujourd’hui perdue, la composition de Muziano nous est connue grâce à une gravure de Jacques Callot (1592-1635).
(5) P. Tosini dans Galerie Tarantino, L’art et la Manière, Paris, 2016, p. 78
(6) Citons, à titre d’exemples, le Saint Jean de Léonard, La Mise au tombeau, La Sainte Famille et l’Homme au gant du Titien, l’Antiope du Corrège, l'Érasme d'Holbein ou La mort de la Vierge de Caravage, tous aujourd’hui exposés au musée du Louvre.
(7) Les écoles italiennes sont les mieux représentées. Parmi les grands noms on trouve Michel-Ange, Giorgione, Titien, Raphaël, Jules Romain, Parmesan, Véronèse, Guerchin… Il possède également plusieurs feuilles du mythique Libro de' Disegni de Vasari.