Pietro MALOMBRA (Venise, 1556-1618)
Le Massacre des Innocents
Vers 1586-1590
Plume encre brune, lavis brun
20,5 x 30 cm
Cadre d'époque Louis XVI (39,5 x 48,5 cm)
Nous remercions les professeurs Bert W. Meijer (Il disegno veneziano 1580-1650, Ricostruzioni storico-artistiche, Florence, 2017) et Andrea Piai (« Pietro Malombra: morali inventioni, mitologie, temi sacri », Musica & Figura, Venise, 2022, pp. 35-50) d’avoir confirmé le caractère autographe de notre feuille.
Notice de l'œuvre
Bibliographie comparative :
Bert W. Meijer,Il disegno veneziano 1580-1650, Ricostruzioni storico-artistiche, Florence, 2017, Chap. 20, Pietro Malombra, p. 279-306
Une œuvre inédite d’un artiste rare
Notre dessin constitue une découverte : acquis comme anonyme, nous avons pu l’attribuer avec certitude à Pietro Malombra, grâce au concours du professeur Bert W. Meijer et d’Andrea Piai, qui se propose de dater notre feuille vers 1586-1590.
Pietro Malombra a été mentionné par l’important théoricien de l'art Marco Boschini (1602-1681) comme ayant fait partie d’une « fraternité » de sept artistes(1), réunis autour de la figure de Palma le Jeune (1544-1628) et liés par un style proche, très marqué par le coloris des maîtres vénitiens du XVIe siècle.

Né à Venise en 1556, il est le fils de Bartolomeo, commis à la Chancellerie ducale et de Caterina Vasti. Selon Carlo Ridolfi (1595-1658), il passe sa jeunesse à travailler pour son père et n'entre dans le monde de la peinture que bien plus tard, en rejoignant l'atelier de Giuseppe Porta dit « il Salviati ».
Même si la très grande majorité de ses œuvres a aujourd’hui disparu, les textes anciens(2) nous permettent d’affirmer qu’il a exercé une activité artistique très importante pour toute la Sérénissime. Il réalise, notamment, de nombreux autels d’églises et des tableaux d’histoire pour le décor du Palais des Doges (ill. 2).

Le pape Alexandre III accorde une indulgence à l'église de San Giacomo di Rialto
Huile sur toile
Venise, Palais des Doges, décor de la Sala della Quarantia Criminale
En ce qui concerne son œuvre graphique, il ne nous reste aujourd’hui qu’une quarantaine de feuilles connues(3), pour la plupart conservées dans les cabinets de dessins de musées européens et américains (les Offices, le Louvre, le British Museum, le MET…).
Un sujet violent traité avec terribilità
Relaté dans l’Évangile selon Matthieu, le massacre des innocents désigne le meurtre de tous les enfants de moins de deux ans de la région de Bethléem, ordonné par le roi Hérode qui craignait l’avènement d’un nouveau roi des Juifs au moment de la naissance du Christ.
Notons que Pietro Malombra opte ici pour une solution formelle et narrative atypique pour l’époque : il représente les trois temporalités de la scène réunies en une même composition.
Il figure en effet :
1- Hérode ordonnant le massacre, monté sur son trône en haut à gauche de la composition (ill. 3)

2 - Le massacre lui-même
3 - Les conséquences du massacre, avec la Sainte Famille fuyant en Égypte, visible au fond de la composition (ill. 4)

Outre cette originalité, la grande force de notre feuille réside dans un traitement vigoureux illustrant toute la violence et la confusion de la scène. La vivacité de la plume alliée au fort clair-obscur rendu par un lavis très contrasté accentuent le dramatisme de la lutte : la sinistre mêlée apparaît comme un enchevêtrement de corps contorsionnés dans lequel bourreaux et victimes sont parfois difficiles à distinguer.
Nul doute que Pietro Malombra ait ici réinterprété les solutions formelles déployées par le Tintoret dans sa célèbre toile de la Scuola Grande di San Rocco (ill. 5 et 6). Ces emprunts ont d'ailleurs trompé un ancien collectionneur qui a attribué notre dessin au grand maître vénitien et l’a annoté « tintoretto » en bas à gauche.

Le massacre des innocents (1582-1587)
Huile sur toile, 422 x 546 cm
Venise, Scuola Grande di San Rocco

Œuvres à rapprocher de la nôtre
Notre œuvre a pu être rendue à Pietro Malombra grâce à de nombreuses similitudes stylistiques qu'elle partage avec des feuilles connues de son corpus.
1 - Des physionomies caractéristiques


2 - Un fort clair-obscur rendu par un lavis contrasté

Encadrement et rapport d’état
Notre feuille est collée en plein sur un montage ancien qui porte l'inscription : « P de Cortona, murder of the innocents ». Nous présentons le dessin dans un montage de type Mariette (qui recouvre le montage ancien) et encadré dans un élégant cadre d’époque Louis XVI. Elle est dans un excellent état de conservation et ne présente pas de défaut notable.

(1) Marco Boschini, Breve istruzione… en Boschini, 1674, éd. A. PALLUCCHINI 1966, p. 740-742. Les sept artistes nommés sont Palma il Giovane, Leonardo Corona, Andrea Vicentino, Sante Peranda, Antonio Foler, Pietro Malombra et Girolamo Pilotti.
(2) Citons, entre autres, Carlo Ridolfi, Maraviglie dell'arte, 1648
(3) Bert W. Meijer, Il disegno veneziano 1580-1650, Ricostruzioni storico-artistiche, Florence, 2017, p. 280