Domenico PIOLA
(Gênes, 1627-1703)
Le Repas à Emmaüs
Pierre noire, plume et encre brune, lavis brun, gouache blanche
18,5 x 24 cm
Inscrit « Guercino »
Cadre Bérain d’époque Louis XIV - 29 x 34,4 cm
Notice de l'œuvre
Un dessin mouvementé pour une scène prise sur le vif
Dans L’Évangile selon Luc (Lc 24,13-35), le Christ ressuscité apparaît sur la route d’Emmaüs à deux disciples qui, troublés par sa mort récente, ne le reconnaissent pas. Les deux hommes lui offrent l’hospitalité et partagent avec lui un repas. « Il prit le pain, prononça la bénédiction et le leur donna. Alors leurs yeux s'ouvrirent et le reconnurent... C'est le Seigneur ». C’est ce moment précis que Domenico Piola choisit de dépeindre dans la présente feuille : les deux disciples, stupéfaits, viennent de reconnaître le Messie baignant dans un halo de lumière et prennent conscience du miracle de sa résurrection.
Dans une esthétique propre au baroque génois, tout le traitement du dessin insuffle à l'ensemble une impression de mouvement et de tumulte, renforçant le caractère bouleversant de la scène. La composition, faite de lignes mouvantes qui s'articulent autour de la figure du Christ, est structurée par un fort clair-obscur rendu par un important contraste entre les parties du papier brunies par le lavis et les autres zones laissées en réserve et rehaussées de gouache blanche. Cet aspect dansant et tourmenté est rythmé par un traitement vigoureux des figures : drapés lourds et ondoyants, raccourcis violents des mains, barbes et cheveux animés par une plume vive et précise. Ce fort dramatisme est renforcé par le cadrage resserré sur les protagonistes, ce qui leur confère une certaine monumentalité tout en rendant leurs émotions plus palpables pour le spectateur, comme prises sur le vif.
Si notre feuille n’a pu être directement mise en rapport avec une œuvre connue de l’artiste, Piola a peint en grisaille un Repas à Emmaüs (ill. 1) pour l’église Santa Maria in Passione de Gênes(1). Bien que cette composition diffère de celle de notre dessin, nous y retrouvons des effets de lumière et un traitement d’ensemble similaires.

Domenico Piola, figure clé du baroque génois
Contrairement à une inscription ancienne qui donne notre feuille au Guerchin (1591-1666), sa paternité est bien à chercher chez un autre grand maître du baroque : Domenico Piola, figure centrale de la peinture génoise du XVIIe siècle. On y reconnaît, sans conteste, son style graphique typique et personnel, empreint du naturalisme de Giovanni Benedetto Castiglione (1609-1664) et du maniérisme lombard tardif de Valerio Castello (1624-1659). Issu d’une importante famille d'artistes, il se forme d’abord auprès de son frère Pellegro (1617-1640) puis de Giovanni Domenico Cappellino(2) (1581-1651). Il se lie ensuite d’amitié avec Valerio Castello (1624-1659) à la mort duquel il devient le véritable chef de file de la peinture génoise. Il prend alors la tête d’un grand atelier familial, « la casa Piola », avec lequel il élabore et exécute les chantiers de décors les plus prestigieux de la ville.
Dessinateur virtuose et prolifique, « sa maîtrise d’un vaste répertoire iconographique et sa capacité à fournir des études préparatoires pour tout type de support (...) lui ont garanti un monopole quasi exclusif sur l'activité artistique à Gênes au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, ce qui explique que sa manière se soit diffusée dans tous les ateliers locaux »(3).
Encadrement et rapport d’état
Notre feuille est montée à fausse marge, présentée dans un montage dans le goût de Mariette et encadrée dans un élégant cadre Bérain d’époque Louis XIV. La feuille est en bon état et ne présente pas de défaut notable.
(1) La fresque est aujourd'hui transférée sur toile et conservée au musée Sant’Agostino.
(2) C. G. Ratti, Delle Vite de' pittori, scultori, ed architetti genovesi e dei forestieri che in Genova hanno operato, Gênes, 1769, rééd. Gênes, 1965 et Bologne, 1969, II, p. 29-51
(3) F. Mancini, Dessins génois XVIe-XVIIIe siècle - Musée du Louvre, Département des arts graphiques, Paris, 2017, p. 19-20