Entourage de Nicolò DELL'ABATE
(Modène, 1509 - Fontainebleau, 1571)
Recto : Scène narrative avec plusieurs figures
Verso : Figure féminine
20 x 31,5 cm
Recto : Plume et encre brune, lavis brun sur traits de crayon noir
Verso : Plume et encre brune
Filigrane : arbalète dans un cercle, proche du Briquet 749 (Lucca 1548)
Cadre Bérain d’époque Louis XIV - 41 x 51,5 cm
Notice de l'œuvre
Provenance :
Le marquis Charles de Valori (Paris, 1820-1883), son cachet en bas à droite du recto (L. 2500)
Un sujet rare et énigmatique, ouvert à interprétation
Le recto de la feuille présente une scène narrative qui, hors contexte, apparaît bien difficile à interpréter. À droite, une jeune femme assise, à demi nue, semble vivement interpellée par un jeune enfant et un jeune homme qui lui montre trois hommes en conversation situés à gauche de la composition. Vêtus de longs manteaux, ils discutent debout au pied de ce qui ressemble à un porche. Au loin, sont visibles deux éléments architecturaux à l’antique : une pyramide et un temple circulaire qui évoquent librement la pyramide de Caius Cestius et le temple de Vesta. À côté, des personnages, que l’on peine à deviner, gagnent la terre depuis un navire à quai.
Si le sujet est rare et peu habituel, et qu’aucune scène biblique, historique ou mythologique évidente ne s’impose, une piste d’interprétation plausible nous conduit vers Les Éthiopiques d’Héliodore (IIIᵉ–IVᵉ siècle), et plus précisément l’épisode de Théagène et Chariclée sur l’île des pâtres. Au XVIᵉ siècle, et notamment à la Cour de France, ces sujets érudits, empruntés à la littérature antique, connaissent un véritable engouement. Plusieurs éléments de la composition pourraient conforter cette hypothèse : l’architecture antique suggère un cadre historique lointain ; la présence du bateau rend crédible un épisode se déroulant sur une île ; enfin, l’accoutrement des trois hommes à gauche, en particulier celui coiffé d’un large chapeau, n’est pas incompatible avec celui de pâtres. Dans cette lecture, le groupe de droite figurerait les retrouvailles de Théagène et Chariclée, unis symboliquement par la présence du petit amour qui accompagne la jeune femme.
Un dessin à situer dans l’entourage de Nicolò dell'Abate
Stylistiquement, le dessin présente plusieurs traits caractéristiques de la première école de Fontainebleau, et en particulier de Nicolò dell’Abate. On y retrouve nombre de ses habitudes graphiques : des index et majeurs déformés, presque mandibulaires, des cassures de poignet exagérément aiguës, des pieds larvaires à peine esquissés, ainsi que des physionomies typiques, notamment celles du jeune homme et de la femme au verso. Par ailleurs, le traitement d’ensemble révèle cette liberté et cette suavité du trait héritées du Parmesan, sensibles notamment dans la représentation des trois « pâtres », et propres au maître de Modène. Toutefois, le dessin ne possède pas la fluidité et l’assurance que l’on associe à Nicolò lui-même ; il faut plutôt y voir la main de l’un de ses collaborateurs ou d’un artiste de son entourage proche.
Si nous savons qu’il travaillait avec son fils, Giulio Camillo, et collaborait probablement encore avec d’anciens membres de l’atelier de Primatice, nous manquons, en revanche, de dessins attribués avec certitude à ces artistes, ce qui ne permet pas de distinguer clairement leurs identités graphiques respectives. Il apparaît toutefois intéressant de relever la très forte proximité stylistique qui existe entre notre feuille et un dessin (ill. 1) préparatoire à une fresque du décor du château d’Ancy-le-Franc. On y retrouve, en effet, la même interprétation synthétique de la manière du maître de Modène. La paternité de cette feuille, toujours sujette à débat, est donnée à un membre de l’atelier du Primatice, parfois l’anonyme Maître de Flore (documenté vers 1540-1560), parfois Ruggiero de Ruggieri(1) (documenté entre 1540 et 1596), peintre d’origine bolonaise, recruté par Primatice à Fontainebleau peu de temps après Nicolò dell'Abate.

Paris, Musée du Louvre (inv. 5856)
(1) M. Bélime-Droguet, Les décors peints du château d’Ancy-le-Franc (v. 1550-v. 1630), Besançon, 2016, p. 123