Cesare Franchi, dit IL POLLINO
(Pérouse, vers 1560 - Rome, 1599)
La Sainte Famille accompagnée de putti
Sanguine, plume et lavis d’encre brune
13 x 19,7 cm
Cadre du XVIIe siècle (27,5 x 36,7 cm)
Filigrane : « M » fragmentaire
Inscrit « di D. Tiepolo » au verso
Notice de l'œuvre
Provenance :
- Hans Fürstenberg (1890-1982), Berlin, Paris, Londres et Genève (L. 3615)
- Dessins Anciens, Genève, 18-19 juin 1962, vente chez Nicolas Rauch S.A., p. 70, lot 335 (reproduit dans le catalogue)
- Sotheby’s, Londres, 9 juillet 1981, lot 109
- Nissman, Abromson & Co., Master Drawings 1500-1900, New York, 1992, n° 7 (reproduit)
Bibliographie :
- M. Di Giampaolo, « Cesare Franchi dit Le Pollino. Variations sur le thème de la Sainte Famille », dans Disegno, Actes du colloque, Rennes, 1991, p. 21, fig. 5 (reproduit)
- M. Di Giampaolo, « Seguaci: Cesare Franchi detto il Pollino », dans Nel Segno di Barocci. Allievi e seguaci tra Marche, Umbria, Siena, Milan, 2005, p. 313, fig. 3 (reproduit)
- S. Prosperi Valenti Rodinò, « Pollino: i disegni » dans D. K. Marignoli, Cesare Franchi detto il Pollino miniatore (ca. 1555-1595), Rome, 2020, p. 47 (cité)
Un dessin clé dans la redécouverte du Pollino dessinateur
La présente feuille fait partie du premier groupe de dessins identifiés par Philipp Pouncey (1910-1990) comme étant de la main de Cesare Franchi, dit Il Pollino. C’est, en effet, à cet historien de l’art que l’on doit la redécouverte de l’œuvre graphique de ce dessinateur virtuose, alors oublié. À partir de 1958, il regroupe un certain nombre de dessins de technique et de style similaires(1), auxquels s'ajoutent trois Saintes Familles (ill. 1), dont la nôtre, passées en vente en 1962 et étonnamment cataloguées comme Giandomenico Tiepolo, en raison de l’inscription au dos visible sur notre feuille. Depuis, le corpus des dessins de l’artiste n’a cessé de s’enrichir, notamment grâce aux travaux de Mario Di Giampaolo.

Nous connaissons peu de choses sur la vie de Cesare Franchi, appelé le Pollino (dérivé du latin pullus, « privé de ») en raison de sa faible vue(2). Les sources anciennes nous apprennent qu’il travaille entre Pérouse, sa ville natale, et Rome pour « de nombreux princes, beaucoup de cardinaux, quelques pontifes, qui le traitèrent avec distinction »(3). Il réalise notamment des miniatures offertes par le cardinal Scipion Borghèse (1577-1633) à l’Oratoire dei Nobili de Pérouse(4), actuellement conservées à la Galleria Nazionale dell’Umbria (ex. ill. 2) et la Biblioteca Comunale. Si ces mêmes sources affirment qu’il « dessina, peignit et pratiqua à merveille la miniature »(5), nous ne connaissons aujourd’hui que son œuvre de miniaturiste et de dessinateur ; ses peintures ne nous étant pas parvenues. La réalité de son activité de peintre est d’ailleurs encore soumise à débat.

La Sainte Famille avec des anges et L’Assomption de la Vierge
Pérouse, Galleria Nazionale dell’Umbria
Une variation autour de la Sainte Famille, sujet cher au Pollino
Cette étonnante Sainte Famille est caractéristique du style de Pollino, à la fois suave et puissant, robuste et dansant. Il y déploie son maniérisme contrasté, en même temps personnel et très référencé(6). Tandis que la Vierge et l’Enfant sont empreints d’une douceur évoquant les modèles du Barocci(7) (1535-1612) (que Pollino a dû étudier à Pérouse), le traitement du Saint Joseph, à droite, est lui tout en volumes puissants faits de drapés lourds rendus par une plume et une sanguine grasses, évoquant directement la manière de Michel-Ange (1475-1564). Ajoutons que le bouillonnement de la farandole de putti est accentué par des figures exagérément allongées et contorsionnées, proches de Maarten van Heemskerck (1498-1574).

Comme l’a mis en lumière Mario Di Giampaolo, Il Pollino a maintes fois dessiné la Sainte Famille, sujet qui « stimula, sans aucun doute, la fantaisie du peintre »(8). Toutes ces études sont réalisées avec la même technique (à la plume et lavis d’encre brune sur traits de sanguine) et sont de dimensions similaires, ce qui pousse Simonetta Prosperi Valenti Rodinò à penser que ces dessins sont les pages d'un même carnet, aujourd’hui démembré et dispersé(9). Toutefois, aucune de ces feuilles n’ayant pu être mise en rapport avec une œuvre enluminée de l’artiste(10), il est difficile de déterminer avec certitude leur fonction.

Quoi qu'il en soit, ces multiples déclinaisons des mêmes motifs, incluant chaque fois des variantes dans les poses et les attitudes des figures, constituent une sorte de laboratoire formel dans lequel se déploie toute la force et la personnalité du style graphique de Pollino, que le grand Federico Zeri (1921-1998) qualifie de « l’un des sommets de l’art figuratif du XVIe siècle »(11).
Encadrement et rapport d’état
Notre feuille est montée à la manière de Mariette et présentée dans un cadre italien du XVIIe siècle. Notre dessin est en excellent état de conservation et ne présente aucun défaut notable.

(1) S. Prosperi Valenti Rodinò, « Pollino: i disegni » dans D. K. Marignoli, Cesare Franchi detto il Pollino miniatore (ca. 1555-1595), Rome, 2020, p. 47
Ce groupe, d’abord constitué de neuf études conservées à la Graphische Sammlung de Munich, est ensuite enrichi, par rapprochement stylistique, par les trois Sainte Familles dont fait partie notre dessin ainsi que d’autres feuilles conservées dans des institutions (la National Gallery of Scotland à Édimbourg, le Christ Church d'Oxford et le musée du Louvre).
(2) O. Lancellotti, Feste mobili, Biblioteca comunale Augusta, Pérouse, ms, 1886, c. 17 r.
(3) L. Pascoli, Vite de pittori, sculturi ed architetti perugini, Rome, 1732, p. 167-168
(4) O. Lancellotti, op. cit., ms. 1886, c. 17 r.
(5) L. Pascoli, op. cit., p. 167-168
(6) M. Di Giampaolo, « Cesare Franchi dit Le Pollino. Variations sur le thème de la Sainte Famille », dans Disegno, Actes du colloque, Rennes, 1991, p. 20
(7) C’est pour ces proximités stylistiques que l’on retrouve sur certains de ses dessins l'inscription « Cesar Pollino élève de Baroche ». La réalité historique de cette relation élève-maître semble toutefois peu probable.
(8) M. Di Giampaolo, op. cit., p. 22
(9) S. Prosperi Valenti Rodinò, « Pollino: i disegni » dans D. K. Marignoli, Cesare Franchi detto il Pollino miniatore (ca. 1555-1595), Rome, 2020, p. 47 (cité)
(10) Nous ne connaissons qu’une seule miniature du Pollino représentant la Sainte Famille (voir ill. 2) et elle n’a pu être mise en rapport avec un dessin connu de l'artiste.
(11) Francesco Piagnani et Livia Nocchi, Atomi e nuvole. Le miniature di Cesare Franchi detto il Pollino (1555 circa–1595), catalogue de l'exposition, Pérouse, 2019, p. 5