Alessandro TURCHI, dit L’ORBETTO
(Vérone, 1578 - Rome, 1649)
La Récolte de la manne
Vers 1605
Plume et encre brune, lavis brun, lavis bleu et rehauts de gouache blanche sur papier bis
63 x 72 cm
Inscrit à la plume « Giuseppe Porta detto Salviati » en bas à gauche
Cadre italien doré du XVIIe siècle
Notice de l'œuvre
Provenance :
- Zaccaria Sagredo (Venise, 1653-1729) (L.2103a), son inscription « S.V. n° 91 » (pour « scuola veneta ») à la plume au verso du dessin
- Vente Ader-Picard-Tajan, Paris, 11 juin 1990, lot 46, comme « Paolo Farinati »
- Galerie La Scala, Paris
- Acquis auprès de cette galerie, en 1991, par un couple de collectionneurs parisiens ; puis par descendance jusqu'à aujourd'hui
Bibliographie :
- H. Sueur, « Propositions pour Pasquale Ottino dessinateur », dans Verona Illustrata, n°5, Vérone, 1992, p. 57-59, fig. 40 (reproduit)
- S. Marinelli, « Da Turchi a Gramatica: integrazioni al Seicento », dans Verona Illustrata, n°14, Vérone, 2001, p. 46, note (cité)
- D. Dossi, « La giovinezza dell'Ottino e un dipinto inedito », dans Proporzioni, n°7/8, Florence, 2006-2007, p. 75-76 (cité)
- G. Peretti, dans D. Scaglietti Kelescian (dir.), Alessandro Turchi detto l'Orbetto, 1578-1649, Vérone, 2019, p. 48 (cité)
Nous remercions chaleureusement le professeur Sergio Marinelli de nous avoir confirmé l’attribution du dessin à Alessandro Turchi (communication écrite, 19/01/2026). Spécialiste de l’art véronais, il a publié de nombreux travaux sur cet artiste et ses contemporains.
Une étude préparatoire rendue à Alessandro Turchi
Ce dessin, d’un format spectaculaire, est relié au grand tableau de la Récolte de la Manne (ill. 1) conservé dans l’église San Giorgio in Braida de Vérone. Probablement commandée en 1600, la toile a été commencée par Felice Brusasorci (1542-1605) puis achevée, après sa mort en 1605, par ses deux élèves : Pasquale Ottino (1578-1630) et Alessandro Turchi. Le tableau est aujourd’hui exposé dans l’église aux côtés de son pendant, laMultiplication des pains, peint par Paolo Farinati (1524-1606)(1).

La Récolte de la manne
Huile sur toile, 750 × 850 cm
Vérone, église San Giorgio in Braida
Comme le relève Hélène Sueur, « les dimensions exceptionnelles de la feuille, le soin apporté à l’exécution, le sens du détail et la liberté de la facture inciteraient bien à y voir un projet préparatoire »(2) et non une simple reprise de la toile. Sergio Marinelli approfondit cette thèse et y voit un « plan de redéfinition »(3) du tableau, exécuté après la mort de Brusasorci par ses élèves, afin d’apporter des modifications avant son achèvement. Si Hélène Sueur y voyait la main de Pasquale Ottino, cette attribution est rejetée par Davide Dossi et Sergio Marinelli, qui y reconnaît, sans réserve, la main du jeune Alessandro Turchi(4). Notons qu’il existe une copie de notre dessin conservée au University Art Museum de Princeton (inv. x1948-1261). Plus petit (42 x 55 cm) et de qualité bien plus modeste(5), il se superpose parfaitement à la présente feuille, y compris dans ses divergences vis-à-vis de la toile.
Surnommé l’Orbetto, probablement à cause de son père borgne (« orbo »), Turchi s'installe à Rome en 1614 où il demeure jusqu’à sa mort. Après avoir travaillé au décor de la Sala Regia du palais du Quirinal, il est remarqué par le cardinal Scipione Borghese (1577-1633), pour qui il peint le Christ mort avec Marie-Madeleine et les anges ainsi que la Résurrection de Lazare, toujours conservés à la Galerie Borghèse. À partir de là, le succès ne le quitte plus. Il obtient la direction de l'Accademia di San Luca en 1637 et travaille jusqu'à sa mort pour les plus hauts commanditaires. Ses œuvres sont notamment collectionnées par de prestigieux amateurs français « qui durent beaucoup apprécier le mélange de classicisme et de réalisme, teinté de nuances nordiques, typique de son art »(6). Félibien, sensible à cette esthétique, dit d’ailleurs le préférer à Velázquez(7). Parmi ses collectionneurs parisiens les plus illustres figurent Richelieu, Mazarin et le baron de Louis Phélypeaux de La Vrillière pour qui il peint la célèbre Mort de Cléopâtre, aujourd'hui exposée dans la Grande Galerie du musée du Louvre (inv. 703).
Un dessin tourmenté pour une scène dramatique
L’œuvre dépeint un épisode du livre de l'Exode (Ex 16,14) : afin de nourrir le peuple Juif dans le désert, Dieu fait apparaître chaque matin une substance granuleuse sur le sol : la manne. L’artiste nous montre ici la toute première récolte, où le miracle survient in extremis alors que les Hébreux mourraient de faim. La scène se déroule dans une grande confusion, dans un paysage tourmenté, au milieu de corps inanimés (relevons l’homme gisant torse nu en bas au centre de la composition et le bébé mort, représenté dans un prégnant raccourci dans le coin inférieur droit de la feuille). Des dizaines de groupes épars, accompagnés de leurs bêtes, se ruent, aussi bien à terre que dans les arbres, pour collecter la précieuse denrée dans des récipients de fortune. Dominant la composition depuis une colline, Moïse, reconnaissable à ses cornes(8), semble tenter d’ordonner la récolte.
Tout le dramatisme de la scène est accentué par les poses des figures, représentées souvent dans des torsions impossibles, parfois avec des musculatures saillantes et dans de violents raccourcis. Cette impression de chaos et de mouvements est soulignée par un clair-obscur marqué rendu par un subtil jeu entre le lavis brun et les rehauts de blanc.
(1) G. Peretti, dans D. Scaglietti Kelescian (dir.), p. 48
(2) H. Sueur, 1992, p. 57
(3) S. Marinelli, 2001, p. 46, note
(4) communication écrite, 19/01/2026
(5) G. Peretti, op. cit., p. 48.
(6) S. Marinelli, dans A. Dary (dir.), L’Œil et la passion 2 : Dessins baroques italiens dans les collections privées françaises, catalogue d’exposition, musée des Beaux-Arts de Rennes, Paris, 2015, p. 192
(7) A. Félibien, Entretiens sur les vies et les ouvrages des plus excellents peintres anciens et modernes, 5e partie - 9e entretien, Paris, 1688, p. 15-17
(8) La représentation de Moïse avec des cornes provient d’une traduction latine de la Bible par saint Jérôme, où le verbe hébreu qaran, signifiant « rayonner », fut interprété comme « porter des cornes ». Cette lecture entraîne, durant des siècles, une iconographie montrant Moïse cornu.